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8 min readJan 29, 2026

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COncllusion Of Emmanuel Kant (Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique)

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Que signifie la nécessité de penser l’histoire de l’humanité comme progrès vers le mieux ? « L’homme qui pense éprouve un chagrin qui peut aller jusqu’à le dépraver et dont on ne sait rien lorsqu’on est sans pensée ; il est mécontent de la Providence qui gouverne tout le cours du monde, lorsqu’il dénombre les maux qui pèsent si lourdement sur l’espèce humaine, et cela, semble-t-il, sans espoir d’amélioration. Or il est de la plus haute importance d’être satisfait de la Providence (quoiqu’elle nous ait tracé dans notre monde, sur terre, une voie si pénible), d’une part pour reprendre toujours courage au milieu des peines, d’autre part pour ne pas perdre de vue, en la rejetant sur le destin, notre propre faute, qui pourrait bien être la seule cause de tous ces maux, et pour n’en pas négliger le remède : notre propre amélioration ».

Le spectacle de l’histoire et « notamment de la violation mutuelle des droits les plus sacrés de l’homme », ne peut que démoraliser : la philosophie de l’histoire doit donner espoir. Elle n’a pas d’autre « point d’appui » que la certitude morale, le «devoir inné en tout membre de la suite des générations… de faire en sorte que la postérité ne cesse de s’améliorer (il en faut par conséquent admettre la possibilité) et qu’ainsi ce devoir se transmette régulièrement d’un membre à l’autre des générations ».

C’est un devoir de s’améliorer soi-même moralement et de contribuer au respect des droits de l’homme : nous ne pouvons sans contradiction reconnaître ce devoir et admettre qu’il exige l’impossible. Il n’y a pas entre générosité et réalisme l’alternative dont parlent les politiques, mais ou l’on reconnaît le bien fondé du respect de l’homme, et par là sa possibilité, ou, croyant, au nom du réalisme politique, en l’impossibilité du respect universel des droits de l’homme, on nie son devoir.

Notre certitude morale peut seule fonder notre conviction, et la philosophie pense ce que nous croyons ainsi volontairement et raisonnablement possible (Kant appelle cette conviction une foi pratique rationnelle).

La philosophie de l’histoire exprime « cette espérance en des temps meilleurs, sans laquelle un désir sérieux de faire quelque chose d’utile au bien général n’aurait jamais échauffé le coeur humain » et qui « a même eu de tout temps une influence sur l’activité des esprits droits » lors même que leur propre doctrine philosophique l’excluait.

Seulement aucun fait ni aucune proposition scientifique ne diront jamais si une amélioration morale des hommes est possible puisqu’il s’agit de la liberté : « comme c’est une spontanéité inconditionnée, c’est aussi aux hommes d’en prendre conscience pour pouvoir être moralement bons » ; s’il est donc possible d’attribuer la finalité naturelle des êtres dépourvus de raison « à une cause distincte du monde », au contraire l’amélioration morale des hommes « ne peut être l’effet, ni par conséquent la fin, qu’un autre pourrait se proposer de réaliser ». L’idée d’une finalité naturelle analogue à celle qui peut être pensée au fondement de la nature et de la vie ne saurait donc satisfaire notre exigence : elle permet seulement de penser un progrès du droit comme système des relations extérieures sans intention morale : les progrès de la culture en général préparent la liberté, ils ne la réalisent pas.

Il faut que les hommes se rendent libres eux-mêmes ; Kant ne caresse pas l’idée d’un État où il suffirait de naître pour être libre. Il ne subordonne jamais la liberté au devenir historique ou à la connaissance de sa fin. La liberté est de ces choses qui ont trop de prix pour être offertes et qu’il est abject de prétendre donner aux autres : Proudhon nommait « proxénètes » les marchands de liberté.

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En 1784, dans l’Idée d’une histoire universelle au point de vue coosmopolitique, la considération du xviii siècle, comme siècle des Lumières, permet de passer de la pensée de l’histoire comme simple préparation de la liberté par la nature à l’espoir d’un progrès moral, oeuvre de l’homme lui-même : la liberté extérieure qui résulte de l’insociable sociabilité, de la concurrence effroyable des hommes et des États, rend possible le libre exercice de la raison, d’abord chez les meilleurs esprits, puis, par le biais d’une moralisation de la politique, dans le peuple entier, quoique éclairer tout un peuple soit une tâche infiniment plus difficile et plus lente qu’instruire un homme.

Si ses maîtres, les politiques et les prêtres daignent cesser de cultiver préjugés et superstitions, l’homme peut écouter la voix de sa raison, ce qui suffit pour qu’il devienne sensible au vrai devoir et capable de s’améliorer moralement lui-même, quelques faux pas qu’il doive alors faire pour s’habituer à marcher seul”.

Quelques années plus tard, la Révolution française éclate. D’une part Kant condamne radicalement l’idée d’un droit de résistance ou d’insurrection et toute justification de la violence politique ; la mort de Louis XVI et surtout le procès du roi est la pire des choses ; on peut pardonner à un peuple d’assassiner un roi, mais non de donner à un crime une apparence légale : l’idée de procès politique se trouve ainsi dénoncée.

Mais d’autre part, « même si la Révolution accumule misère et atrocités au point qu’un homme sensé qui la referait avec l’espoir de la mener à bien ne se résoudrait jamais néanmoins à tenter l’expérience à ce prix », elle a soulevé hors de France chez tous les spectateurs un « enthousiasme » extraordinaire, une « sympathie d’aspiration universelle » : c’est ce sentiment, et non le cours des événements, qui prend valeur de signe pour la pensée. Qu’est-ce en effet que l’enthousiasme ? Non point Schwärmerei (échauffement, que nous avons traduit aussi par enthousiasme™ au sens péjoratif), mais Enthousiasmus™

L’homme peut être mobilisé dans toutes ses forces d’être vivant, sensible, par un idéal moral : il est alors enthousiasmé ou même exalté. Que si l’Idée qu’un peuple a le droit de se donner à lui-même sa propre constitution, sans qu’aucun État ou prince étranger l’en empêche, et que l’Idée que la constitution républicaine qu’il désire est la plus propre à mettre fin aux guerres (parce qu’alors ce n’est plus un monarque qui décide de la guerre mais tous les citoyens), si cette double Idée morale soulève l’enthousiasme dans le monde entier, c’est le signe qu’il y a en l’humanité une disposition à la moralité et dès lors il est permis d’espérer, sans illusion, un progrès moral de notre espèce. Goethe avait vu cette Idée à Valmy, il y avait vu naître une époque nouvelle : en effet les efforts des rois et des princes, leur argent, et même le sentiment de l’honneur de la vieille noblesse ne purent s’opposer à ce mouvement de liberté.

En 1784, Kant voyait dans son siècle des traces indicatrices du progrès moral ; avec 1789, il trouve un signe, c’est-à-dire quelque chose de sensible — une émotion (qu’il partage avec les autres spectateurs de la Révolution en même temps qu’il éprouve de l’indignation pour le meurtre du roi) — qui manifeste la liberté : quelque jugement qu’on puisse ou doive porter sur ses crimes, la Révolution est le symbole inoubliable de l’accord de la nature et de la liberté en l’homme, elle est ainsi l’Événement par excellence. Un événement n’est pas une péripétie quelconque, mais ce qui fait paraître publiquement le sens. Et il s’agit ici du sens que la philosophie de Kant avait déjà su dégager en 1784 : la Révolution est bien la vérité des Lumières, la proclamation publique de cette vérité morale, la première expression de ce qu’on appelle depuis lors la conscience universelle. L’enthousiasme qu’elle soulève est pour la réflexion l’expression du sens de l’histoire : comprenons non pas que l’histoire réalisera sans nous l’Idée républicaine, mais que, si éloignés que nous soyons du port, nous devons et pouvons toujours nous en approcher davantage.

Ne confondons pas cet espoir avec une justification de l’histoire qui ferait passer pour rationnel tout fait historique, et, confondant ainsi fait et droit, nierait tout droit. La Révolution française elle-même est condamnée par Kant. Répétons-le, le mal n’est pas une étape nécessaire, il faut s’indigner de toute injustice, qu’elle paraisse ou non « aller dans le sens de l’histoire », et refuser de croire qu’un massacre passé, présent ou à venir est un sacrifice voulu par la Providence. La réflexion de Kant n’abolit pas le jugement moral dont elle est partie. Les philosophes en effet n’invoquent pas la Providence pour nier la liberté mais pour comprendre comment elle est possible dans la nature : l’idée d’une Providence dans l’histoire ne saurait donc nous dispenser de juger et d’agir. Ainsi les voies de la Providence nous demeurent impénétrables ; le sens de l’histoire n’est pas l’intention de Dieu ou la Raison dans l’histoire, à la portée d’une science, philosophique ou non, mais simplement la manière dont il faut qu’à la réflexion nous comprenions notre destin d’homme : espérer, c’est penser que pour un être raisonnable jeté dans la nature, la vie n’est pas insensée, qu’il lui est possible d’agir comme il doit, qu’il n’est vain pour personne de tout mettre en œuvre ici et maintenant pour s’améliorer soi-même et contribuer ainsi au progrès de l’humanité.

La philosophie de l’histoire ne nous propose donc aucun nouveau principe d’action, elle nous permet seulement de comprendre que notre vie peut être conforme au dessein de notre raison. Le sens de l’histoire ne nous lie aux autres hommes que dans la mesure où nous reconnaissons d’abord notre devoir. Il ne fonde aucune pratique historique ou politique, il ne rend pas l’impératif catégorique hypothétique. Rien ne saurait tenir lieu de volonté bonne que la volonté bonne en chacun de nousAinsi, au moment même où nous l’inscrivons dans le cadre de l’histoire de l’humanité, notre action demeure strictement nôtre : sans cela elle perdrait toute moralité.

Aussi l’idée de progrès ne permet-elle de comprendre l’histoire que parce qu’elle est l’idée d’un progrès indéfini, et c’est le contraire de l’idée de la croissance nécessaire d’une plante. Elle signifie que l’avenir est ouvert pour la réalisation de notre tâche indéfinie, si bien que l’exigence morale qui disjoint être et devoir-être n’est pas vanité. La philosophie de Kant n’est pas la justification du passé mais l’annonce d’un avenir qu’il semblait exclure. Elle ne nous représente jamais l’humanité finie et épuisée, mais toujours jeune et riche de promesses. Supposer l’histoire proche de sa fin anéantirait tout espoir. S’il n’y a pas d’avenir ou si l’avenir est connu, c’est le non-sens : connaître l’avenir, cela ne veut rien dire. La Providence divine le connaît, si l’on veut, mais c’est qu’il n’y a pas d’avenir pour Dieu qui n’a en effet nul besoin d’espérer.

Il y a donc une fin de l’histoire, au sens de but mais non de terme. La penser, c’est concevoir l’idée d’un état dont nous devons toujours nous rapprocher sans jamais le croire atteint. L’histoire ne peut accoucher un jour de l’Esprit : c’est sans doute pourquoi toute révolution est condamnée à faire surgir avant terme un monstre de liberté. Jamais l’être ne rejoint le devoir-être ni le réel l’idéal : la liberté signifie pour nous, êtres finis, que nous devons toujours devenir meilleurs, elle « peut dépasser toute limite assignée »’. La prétendre « réelle » quelque part, c’est d’avance la ruiner.

La République et la Paix demeurent aujourd’hui encore notre tâche, notre avenir, telle est l’unique leçon de toute la philosophie de Kant.

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